Parcelle de Lirac blanc. Vignes centenaires
L’Aspre blanc en élevage dans un « cigare »
La petite cuverie du Clos
La parcelle de mourvèdre
Les vieux carignans
Ma rencontre avec Gregory Sergent est un fruit du hasard comme je les aime. Un coup de téléphone un soir, je m’en souviens comme si c’était hier, j’étais en déplacement à Cogolin non loin de St Tropez. La voix est basse, presque timide. « Bonjour, je suis vigneron dans le coin de Tavel, je me lance, et j’ai goûté à une de vos barriques chez un vigneron que j’adore (Jérome Bressy)… Accepteriez-vous de m’en vendre une seule, un cigare (une barrique allongée de 320 litres) pour mon blanc ? »
Non seulement j’ai dit oui, j’ai toujours considéré que mon rôle était de soutenir et conseiller les jeunes vignerons qui se lançaient dans l’aventure du vin, mais je suis également allé le voir dès que ses premiers jus ont été entonnés. Le début de notre histoire. La mienne vous connaissez. Voici la sienne.
Gregory a toujours vécu près des vignes, dans les vignes même, puisqu’il est issu d’une famille vigneronne depuis X générations en Costières de Nîmes.
Il me parle souvent avec émotion des gestes de son père qu’il revoit tailler, ébourgeonner. Le vin c’est d’abord une plante, un terroir, qu’il faut aimer, entretenir, comprendre et respecter me dit-il souvent, en pestant sur les jeunes vignerons « nature »qui ne respectent pas le cep et lui font « cracher » du jus avant de le laisser tomber, qui passent de fermages en fermages en laissant derrière eux une vigne épuisée.
Gregory a tout d’abord passé 15 ans dans les Forces Spéciales (il n’en parle jamais) avant de revenir à la vigne. Il décide de s’installer à Tavel, séduit par le terroir et l’environnement préservé de la rive droite du Rhône. L’un de ses mentors fut Christophe Delorme (ex-Domaine de La Mordorée), qui l’a conforté dans sa vision « le vin se fait à la vigne et non à la cave. »
Depuis, il cultive 5 hectares en agriculture biologique et biodynamique, dont certaines vignes centenaires (jusqu’à 125 ans). Beaucoup de complantations, surtout sur les blancs. Il produit en AOP Lirac (rouge et blanc) et AOP Châteauneuf-du-Pape, et depuis 2025 une cuvée Tavel. Une autre histoire a débuté il y a peu à Banuyls en Pyrénées Orientales, nous la verrons plus tard car il y a déjà beaucoup à dire.
Gregory pousse les maturités à l’extrême, quitte à obtenir des rendements infimes (10 à 15 hectos/ha, parfois moins). Sa première cuvée de Lirac blanc Blanc l’Aspre en 2021 avait été récoltée le 4 novembre, sur des raisins quasi botrytisés qu’il a vinifiés en sec. Sur son demi-hectare de Chateauneuf (100% grenache), il tire selon les millésimes entre 400 et 800 bouteilles. De l’extrait de grenache. Ses modèles de vins (et de vignerons) sont multiples : il adore Gourt de Mautens, les bourgognes blancs de Vincent Dureuil, les vieux Trévallon, Rayas. Il me raconte en souriant que chaque année il vendange son Chateauneuf avec les équipes de Rayas alors que les autres domaines ont déjà quasi achevé leurs vinifications. En cave il presse peu, ses vins sont quasi tous des jus de goutte (pressoir réglé à 1,2 bars max), il laisse ensuite les fermentations se faire le plus naturellement du monde (aucune levure exogène), même s’il les attend désormais longuement pour atteindre des jus secs (zéro sucre). Les premiers millésimes passaient ensuite par des longs élevages (jusqu’à 4 ans pour la première cuvée du Clos 2019 – Lirac rouge, qui ressemblait plus à un Priorat qu’à un Lirac standard). Aujourd’hui il est plus tempéré sur les élevages et optimise le passage sous bois (vieux, des demi-muids) en goûtant régulièrement. Il n’hésite plus à conserver les vins une année en bouteille avant de les mettre sur le marché.
Cela lui a valu une « petite » histoire avec la RVF. Un jour de dégustateur du guide vert l’appelle et lui dit « J’aimerais que vous apportiez un Chateauneuf 2022 pour notre dégustation RVF car nous faisons un papier sur ce millésime ». Certainement pas lui répond alors Greg, mon vin est en élevage et n’est pas prêt (l’homme est têtu). Après de nombreuses supplications il accepte néanmoins de soutirer une bouteille. Et il a craint le pire… La suite, vous l’avez sans doute vue. Une demi-page sur le Clos du Jas dans la revue avec photo de Gregory, une note de 97…. Pour un vin pas fini je trouve cela pas mal.
A l’origine il y avait deux cuvées de Lirac « village », un blanc et un rouge, et selon les années deux parcellaires, l’Aspre pour le blanc et le Clos pour le rouge. Soit entre 200 et 400 bouteilles pour chaque cuvée. Trop compliqué à gérer, aussi Gregory a décidé à partir du dernier millésime de ne produire que les cuvées haut de gamme l’Aspre et le Clos, les jus des villages et des parcellaires se complétant à merveille. Le velours et les parfums épousent le corps et le tanin. La quadrature du cercle. L’excellence avant tout.
Depuis deux millésimes il produit également 300 à 400 litres de Tavel. Un Tavel de garde, un jus dense de couleur framboise qu’il faut savoir carafer et préparer (comme tous ses vins). Alors en le dégustant vous comprenez ce que fruit et profondeur veulent dire, mêlant habillement compotée de prunes et parfum de roses anciennes, longueur, énergie. Loin d’un rosé classique, il ne se réveille qu’après quelques longues minutes. Il me fait un peu penser au rosé des Riceys.
Paradoxalement, mais il n’est pas à un paradoxe près, son cépage préféré est le mourvèdre. D’ailleurs il a récupéré il y a deux ans une jolie parcelle d’à peine un hectare de très vieux ceps sur Tavel, non loin des vignes de l’Anglore. Depuis il la bichonne, l’observe, a fait des premières vendanges, goûté aux premiers jus. Il attend de bien comprendre son ADN, et alors une nouvelle cuvée verra le jour. Cette année peut-être ?
Toutes ses cuvées sont très recherchées — sommeliers d’étoilés (groupe Ducasse, Baumanière) — et il n’accepte plus de nouveaux clients tant les volumes sont faibles. Il ne travaille plus avec des agents (en qui il a moyennement confiance pour rester poli) mais livre directement les restaurants et sa distribution se fait au travers d’amis.
Pour terminer (je pourrais écrire un roman), le souhait le plus cher de Gregory étant de réveiller Lirac la belle endormie, il est devenu le co-president de l’appellation depuis 2024. Les vignes frissonnent. D’ailleurs, Antoine, le fils d’Eloi Dürrbach (Trevallon), vient de lui acheter un bout de vignes…. A suivre !
Les vins de Gregory ne sont pas des boissons pour impatients qui dégainent leur sommelier tel des Lucky Luke de l’étiquette.
D’ailleurs il y en a si peu que vous ne verrez pas souvent leur belle étiquette blanche et bleue. Les guides ne les référenceront pas, il ne fait pas goûter, et de toute façon il ne peut pas fournir. Toutes les cuvées demandent à être carafées et ouvertes plusieurs heures à l’avance, voire la veille, sous peine de trouver un vin muet. Comme le dit aussi Mounir Saouma (ma précédente histoire d’été), ne pas hésiter à y mettre de l’énergie. Ne pas non plus boire les blancs ou rosé trop frais, le froid bloque les arômes, et ce serait bête de passer à côté de ceux-ci.
J’en vois alors qui pensent que le vin est fragile et doit être manipulé précautionneusement… Avez-vous déjà vu un vin être soutiré, entonné puis mis en bouteille ? C’est un jaillissement d’énergie, un flot de tension, un torrent impétueux qui cherche un nouveau lit. Le vin quel qu’il soit, Beaujolais nouveau ou Montrachet, n’est pas mis en bouteille avec une pipette et des gants de soie ! D’accord il a besoin ensuite de se reposer, mais un moment il faut le réveiller. Je vous l’accorde, passé un certain âge, on doit faire un peu plus attention au Papy. Mais combien de bouteilles atteignent un âge vénérable ?
Les vins du Clos de Jas sont des vins de gastronomie, accompagnez-les dignement, préférez un beau poisson ou une belle pièce de viande à une cacahuète / pizza. Pas la peine non plus de viser exclusivement le lièvre à la royale (quoi que) ou équivalent, un joli boeuf Bourguignon ou un navarin d’agneau bien mijoté fera parfaitement l’affaire.


Cep de Table
